On note une forme de mutinerie permanente. Entre le 21 avril, les régionales, le référendum, on assiste non pas tant à une protestation qu'à un usage stratégique de son bulletin de vote pour ébranler le système. J'appellerais cela un "vote d'armement", plutôt qu'un vote protestataire.
Tout se passe en tout cas comme si un nombre de plus en plus important de nos concitoyens, ne se retrouvant pas dans le clivage droite-gauche, avaient décidé de se transférer brutalement de bâbord à tribord du navire devenu tanguant de la politique, pour jeter à la mer, scrutin après scrutin, leurs capitaines, quels qu'ils soient. Parallèlement, on constate depuis le 21 avril ce que j'appelle une "tentation romantique de la ruine" : puisque tout se vaut, puisque rien n'empêche la catastrophe, cela veut donc dire que rien n'est possible par la voie institutionnelle classique.
Lors du tsunami, des millions de gens ont fait des dons, mais on a vu aussi des Français partir sur place pour se muer en infirmiers. Lors des émeutes de banlieues, de simples citoyens se sont organisés pour faire des rondes avec extincteurs contre les incendies de leurs voitures ou de leurs écoles. Mais c'est surtout la famille qui est désormais perçue comme le seul espace qui compte vraiment. Car c'est bien là que les Français ont le sentiment qu'il faut commencer à réapprendre les règles et les valeurs de la vie en société. La vision de médias débordés, de politiques à la remorque, l'improvisation des institutions face à un événement qu'elles ne comprenaient pas ont eu pour résultat de renvoyer la réponse de la sphère publique vers celle du privé. Derrière la "peur du jeune" est ainsi posée la question du rapport entre les parents et les enfants, appréhendée comme la cause de fond d'une déliquescence générale qui nourrit le désarroi des uns et des autres. La crise des banlieues a montré que des enfants livrés à eux-mêmes peuvent mettre la société en danger.
Erwan Lecœur, directeur scientifique de l'Observatoire du débat public.
Source : Le Monde, "On peut assister en 2007 à une forme de révolte conservatrice"
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