Javier
est un collègue espagnol. Je l’ai connu il y a 2 ans lors
d’une mission dans notre filiale de Dublin. Avec un peu d’astuce,
on a réussi à le faire venir bosser pour notre maison
mère à Luxembourg. Depuis, on s’est rapproché
et on s’est fait quelques plateaux repas chez moi devant les matchs
du Barça lors de la dernière Champion’s League.Lundi 26 juin 2006. Veille de France-Espagne. L’occaz est trop belle : on décide de mater le match ensemble dans un pub de la capitale Luxembourgeoise : « L’Ecosse ».
Mardi 27 juin 2006 matin. Javier n’est pas confiant. Plus les heures passent, plus il est stressé. « On va se faire niquer ». Les mots tournent en boucle dans sa bouche. J’essaye de comprendre. « On fait trop les malins » me dit-il.-----
Mardi 27 juin 2006 soir. On déguste une piz à la terrasse d’un resto italien. « On aurait dû choisir des moules pour faire raccord avec le match de la veille ». Ca le fait sourire doucement, mais il n’est toujours pas détendu mon Javier. Alors on continue à parler foot. Des joueurs espagnols. De ceux qui vont à l’étranger parce qu’ils n’ont pas pût rejoindre les grosses cylindrées nationales (le Real ou le Barça), celles qui proposent les salaires les plus « intéressants ».
20h45. On passe chercher sa colocataire tchèque, supportrice de l’Argentine depuis que son équipe nationale est passée à la trappe, et on file à « L’Ecosse ». Le pub dipose d’une terrasse avec un téléviseur sur pied. C’est bondé et je ne vois que du rouge et jaune. Vaut mieux éviter... « On passe à l’intérieur » me dit Javier. Mais c’est pire ! Tout est rouge. Un traquenard ! Une arène remplit de taureaux ! Sur le haut, un écran géant ; de l’autre côté un écran plat. Tant pis. On reste et on opte pour le grand écran au milieu de la foule animale. La diffusion se fait sur une chaîne anglaise. Encore des adversaires potentiels. On est en place au moment des hymnes nationaux. Sur les épaules d’un serveur je remarque enfin un maillot bleu. Je suis un peu plus rassuré, d’autant que quelques voix s’élèvent dans le bar pour entonner la Marseillaise. Coup d’envoi. Premiers chants espagnols autour de nous. On n’entendra rien des commentaires des rosbeefs. Un adversaire en moins....
15ème minute. Dans le bordel ambiant, Javier me dit que c’est à partir de cette periode que l’Espagne va normalement rater les occaz. En tout cas lui rate l’occaz de se taire. 2 minutes plus tard, Thuram fait une faute dans la surface française. La foule hurle de joie. L’arbitre siffle. Le bar retient son souffle. Villa marque. Le bar exculte. Les chants reprennent au rythme de « Vamos a Berlin » et de « Ribery e Zidane a la casa ». Javier a le sourire léger. Il a apprécié la frappe placée de Villa, mais reste inquiet : Henry est trop souvent signalé hors-jeu. « Au bout d’un moment, le juge de touche en aura marre de lever le drapeau sur lui. Et il passera. C’est ce qu’on apprend au foot en Espagne ». Plus que l’arbitre, c’est l’équipe d’Espagne qui se fixe trop sur Henry. 41ème : Titi ne joue pas sur l’ouverture de Viera et laisse Ribery filer vers le but. Egalisation ! Comme par enchantement, de nouveaux supporters se réveillent. On est plus nombreux que je ne le pensait ! Mi-temps. On va prendre l’air. L’ambiance est saine dehors aussi : les supporters des 2 camps se mélangeant facilement. Au bar c’est la cohue pour commander à boire. Le temps d’une mi-temps on n’est toujours pas servit. Reprise. Peu de temps après, l’Espagne fait 2 changements simultanés. « Qu’est-ce que ça veut dire ? ». Juste le temps pour Javier de jeter un oeil sur la nouvelle organisation de son équipe et me répondre : « Droit au but ! Comme Marseille !». L’ambiance monte d’un cran et la température aussi. On est de plus en plus à l’étroit. Comme sur le terrain l’étau espagnol se resserre... Makele chatouille les chevilles d’un joueur. « Assassino !Assassino ! » braille la foule de « L’Ecosse ». Je commence à suer du front. Le même qu’utilise Viera pour claquer le 2ème but ! La salle crie de joie. On a encore gagné des supporters ? Je vais finir par me croire à la maison. Javier fait la moue. Ça faisait 2 jours qu’il le sentait mal. « Il vous reste pourtant 10 petites minutes ». Rien n’y fait. Les chants espagnols s’éteignent au profit d’un « allez les bleus ! ». Comme si Hanovre pouvait nous entendre. Mais la magie opère, sur notre magicien national. Et moi qui pensait que la route de Zidane s’arrêterait en Espagne : Real, Coupe du monde...Une cohérence. Nom d’un chien ! Quel con je suis. C’est le Maître qui décide. Pas l’inverse. On ne jette pas Zizou. C’est lui qui vous lâche. Beau contre-pied Maître. Je me suis fait avoir comme un bleu. Ou plutôt comme un rouge. 92ème. Après ses adieux à Madrid, Monsieur Zidane salue toute l’Espagne en piégeant son ancien gardien avec cette imparable technique du contre-pied. Rideau. Fin du spectacle. La prochaine représentation se déroulera avec le Brésil. Et là Maître, t’as décidé quoi ? Un « bis repetitas » ou un « in fine » pour boucler la boucle ?
Pendant ce temps les espagnols sont pétrifiés et résolus à la fois. Javier me sert la main. On fini par une accolade. « Franchement on n’a pas eu d’occaz. A part le pénau. Félicitations. » me dit-il. Le pub lui est passé du rouge au bleu. Les klaxons résonnent dans les rues. Le téléphone portable de Javier aussi. Il a 8 messages. La plupart vient d’Irlande et ça chambre sec : « Trop fort Zizou » « Allez les Bleus », « Belle cuisse ce Ramos ».... Et un message d’un collègue français « Désolé... » écrit-il. « Il est sympa... » me dit Javier. Je lui demande : « Et maintenant tu supportes qui ? » J’espère secrètement qu’il me répondra la France. Mais l’espagnol apprend vite. Et s’essaye au contre-pied : « L’Argentine. Même si je ne les aime pas trop parce qu’ils sont des cons... » Je ne lui demande pas pourquoi les argentins. Je pense surtout à Messi et au Barça, à Riquelme et à Villareal, à Saviola et à Seville. Et puis bien sûr à la langue. « A demain Javier ». « Je ne sais pas si je vais venir. Ils vont tous me faire ch*er. Ma mailbox va exploser.» Il sourit, mais ce n’est toujours pas franchement. Je le laisse alors qu’il commente l’après-match avec quelques jolies espagnoles. Je quitte « L’Ecosse ». Destination France. Je rentre « a la casa ».
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