Orhan Pamuk. Prix Nobel de littérature
Pour moi, être écrivain, c'est découvrir
patiemment, au fil des années, la seconde personne, cachée,
qui vit en nous, et un monde qui secrète notre seconde vie : l'écriture
m'évoque en premier lieu, non pas les romans, la poésie,
la tradition littéraire, mais l'homme qui, enfermé dans
une chambre, se replie sur lui-même, seul avec les mots, et jette, ce
faisant, les fondations d'un nouveau monde.
Cet homme, ou cette femme,
peut utiliser une machine à écrire, s'aider d'un
ordinateur, ou bien, comme moi, peut passer trente ans à écrire
au stylo et sur du papier. En écrivant, il peut fumer, boire du café ou
du thé. De temps en temps il peut jeter un coup d'œil dehors,
par la fenêtre, sur les enfants qui s'amusent dans la rue – s'il
a cette chance, sur des arbres, un paysage – ou bien sur un mur aveugle.
Il peut écrire de la poésie, du théâtre ou comme
moi des romans. Toutes ces variations sont secondaires par rapport à l'acte
essentiel de s'asseoir à une table, et de se plonger en soi-même. Ecrire, c'est traduire en mots ce regard intérieur, passer à l'intérieur
de soi, et jouir du bonheur d'explorer patiemment, et obstinément,
un monde nouveau. (...) -----
Pour moi le secret du métier d'écrivain
réside non pas dans une inspiration d'origine inconnue mais sur
l'obstination et la patience. Une jolie expression turque « creuser
un puits avec une aiguille », me semble avoir été inventée
pour nous autres écrivains. (...) Il me semble que, pour être en mesure de narrer
sa propre vie comme l'histoire des autres, et de puiser en lui-même
ce don de raconter, l'écrivain doit lui-même, avec optimisme,
faire le don de toutes ces années à son art et à son
métier.
La muse, qui ne rend visite qu'à certains, et jamais aux autres, est sensible à cette confiance, à cet optimisme, et c'est quand l'écrivain se sent le plus seul, quand il doute le plus de la valeur de ses efforts, de ses rêves et de ce qu'il a écrit – c'est-à-dire quand il croit que son histoire n'est rien d'autre que son histoire, que la muse vient lui offrir les histoires, les images et les rêves qui le monde où il vit et le monde qu'il veut bâtir. (...)
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