On a trop le désir de « vivre », de bâtir et d'organiser la vie à
l'époque où décline la culture. L'époque de l'épanouissement de la
culture présume au contraire la limitation de la volonté de vivre, un
certain ascétisme, un sacrifice, une victoire sur la fringale de vie. (...)
La vie
nouvelle, l'existence suprême n'est donnée que dans les images et dans
les symboles. La transfiguration de la vie même ne se réalise pas dans
la culture. Et le mouvement dynamique tend irréductiblement à dépasser
les limites de la culture, tend à la « vie », à la force, à la
pratique. C'est ici que s'effectue le passage de la culture à la
civilisation.
Nicolas Berdiaev (1874-1947). Source : La revue des ressources. -----
Dans la culture, l'époque de la floraison, l'époque du
raffinement est presque toujours suivie par celle de l'épuisement des
forces créatrices, de l'affaiblissement et de l'amoindrissement de
l'esprit. La direction de la culture se modifie. Elle tend à la
réalisation pratique de la force, à l'organisation de la vie, à
l'extension de sa puissance sur toute la surface de la terre.
L'épanouissement des « sciences » et des « arts », l'approfondissement
et le raffinement de la pensée, les ascensions vers les sommets de la
création artistique, la contemplation des saints et des génies - tout
cela n'est plus senti comme une réalité et n'inspire plus.
Une volonté
ferme et tendue vers la « vie » même, vers la pratique, la puissance,
la volupté et la domination de la vie - vient de naître. Et cette
volonté trop tendue a pour conséquence la chute de la culture, sa mort.
On a trop le désir de « vivre », de bâtir et d'organiser la vie à
l'époque où décline la culture.
L'époque de l'épanouissement de la
culture présume au contraire la limitation de la volonté de vivre, un
certain ascétisme, un sacrifice, une victoire sur la fringale de vie.
Lorsque les masses humaines sont trop dominées par cette fringale de
vie, le but de la vie cesse de se concentrer dans la culture
spirituelle supérieure, qui est toujours aristocratique, toujours
qualitative, et non pas quantitative. Le but consiste alors dans la vie
même, dans sa réalisation, dans sa force et sa satisfaction. La culture
cesse d'avoir une valeur en elle-même, et c'est la raison pour laquelle
la volonté de créer cette culture meurt. Les génies ne naissent plus.
On n'éprouve pas le besoin d'une contemplation, d'une connaissance et
d'une création désintéressées. La culture ne peut rester sur ses
hauteurs, elle doit inévitablement s'abaisser et enfin décliner. Elle
ne peut conserver sa qualité supérieure. L'élément quantitatif doit la
tuer. Alors commence une espèce d'entropie sociale, la dispersion de
l'énergie créatrice de la culture. Le niveau de la culture s'abaisse
parce qu'elle n'atteint pas les buts de ses créateurs.
La culture n'est pas la réalisation d'une vie nouvelle.
Elle est la réalisation de nouvelles valeurs. Toutes ses acquisitions
sont « symboliques » et non pas réelles. J'entends par là qu'elles
créent dans la vie présente des valeurs spirituelles qui sont le signe
d'une vie à venir, d'une vie éternelle dont la vie actuelle est
seulement la préparation et la figure.
La culture ne procure pas
ici-bas une réalisation totale de la vérité, du bien, de la beauté ou
de la puissance que possède la vie d'être divinisée. Elle ne réalise la
vérité que dans la connaissance et dans les oeuvres de la théologie, de
la philosophie et de la science ; le bien, que dans les moeurs et les
institutions sociales ; la beauté, que dans les créations de la poésie
et les oeuvres d'art, tableaux, statues, monuments d'architecture,
musique et théâtre ; le divin, que dans la vie cachée des âmes, le
culte et le symbolisme religieux (c'est-à-dire les formes par
lesquelles la religion signifie les mystères de Dieu).
L'acte créateur
s'appesantit et se trouve attiré vers le centre de la terre. La vie
nouvelle, l'existence suprême n'est donnée que dans les images et dans
les symboles. La transfiguration de la vie même ne se réalise pas dans
la culture. Et le mouvement dynamique tend irréductiblement à dépasser
les limites de la culture, tend à la « vie », à la force, à la
pratique. C'est ici que s'effectue le passage de la culture à la
civilisation.
Nicolas Berdiaev (1874-1947). Source : La revue des ressources.
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