Pouvoir insulter quelqu’un. Tranquillement. Sans penser
à mal. Éreinter l’adversaire. (Le réduire en compote.) Simplement
l’ébaubir. J’aimerais beaucoup cela. J’enverrais valser toutes les
conventions. Me targuerais de mon bon droit. Irais m’acheter des
dictionnaires. Histoire de battre l’autre sur son propre terrain. C’est
vrai ça : rien de plus évident, en somme, qu’un juron. Ça fuse. Ça
paralyse. Ça éblouit parfois. Et puis, ça vous laisse du temps.
Faudrait imaginer la scène. Qu’irais-je justement imaginer, moi ? Moi, qui ne sais pas me défendre. Moi qui, faute de lexique, en suis à chercher mes mots. Façon de parler. Une joute oratoire, ça se conçoit. Mais une insulte. Comment naît-elle ? On joue calmement et puis voilà. C’est là. Les autres s’exclament. (Pas seulement les imbéciles.) Ils y vont de leur incrédulité, de leur mauvaise foi, souvent de leur cruauté. Je n’en ai rien à cirer. (Serait-ce un explétif ?)
J’exploiterais la surprise. Encore me faudrait-il une occasion. Voire, un bonhomme qui s’y prête. Par exemple, l’un de ceux que l’on croise : inflexible, dédaigneux, innommable. L’un de ceux, précisément, que l’on voudrait pouvoir bannir. Un mot suffit. Pas forcément long, le mot. Quelques syllabes bien senties. Et hop. Au trou, le sbire. Ça doit être agréable de damer le pion d’un crétin. Faudrait essayer. Mine de rien, tenter sa chance. Hausser le ton. Infléchir le mouvement. Attendre son tour. Hurler comme si de rien n’était. (Mauvais rêve.) Doit-on hurler ? Pas sûr.
Tout est question de tempo. De rythme. De moment. Voyez la tête du zozo. Cet air irrésolu de grand niais. S’attendait pas à une réplique. Pensait, je ne sais quoi.L’exercice est intéressant. Gratifiant. Réjouissant. Il ne faudrait pas que la tension s’estompe. Que la colère s’apaise. Non. Il faudrait rester vigilant. Hors de soi. C’est-à-dire hors de l’habituelle quiétude. De la sereine bienveillance. Pour qui vous prend-on ? « Pourquoi interpeller qui ne peut plus entendre et n’a plus de voix pour répondre ? "
Shoshana Rappaport-Jaccottet, textes courts, déniché ici.
Faudrait imaginer la scène. Qu’irais-je justement imaginer, moi ? Moi, qui ne sais pas me défendre. Moi qui, faute de lexique, en suis à chercher mes mots. Façon de parler. Une joute oratoire, ça se conçoit. Mais une insulte. Comment naît-elle ? On joue calmement et puis voilà. C’est là. Les autres s’exclament. (Pas seulement les imbéciles.) Ils y vont de leur incrédulité, de leur mauvaise foi, souvent de leur cruauté. Je n’en ai rien à cirer. (Serait-ce un explétif ?)
J’exploiterais la surprise. Encore me faudrait-il une occasion. Voire, un bonhomme qui s’y prête. Par exemple, l’un de ceux que l’on croise : inflexible, dédaigneux, innommable. L’un de ceux, précisément, que l’on voudrait pouvoir bannir. Un mot suffit. Pas forcément long, le mot. Quelques syllabes bien senties. Et hop. Au trou, le sbire. Ça doit être agréable de damer le pion d’un crétin. Faudrait essayer. Mine de rien, tenter sa chance. Hausser le ton. Infléchir le mouvement. Attendre son tour. Hurler comme si de rien n’était. (Mauvais rêve.) Doit-on hurler ? Pas sûr.
Tout est question de tempo. De rythme. De moment. Voyez la tête du zozo. Cet air irrésolu de grand niais. S’attendait pas à une réplique. Pensait, je ne sais quoi.L’exercice est intéressant. Gratifiant. Réjouissant. Il ne faudrait pas que la tension s’estompe. Que la colère s’apaise. Non. Il faudrait rester vigilant. Hors de soi. C’est-à-dire hors de l’habituelle quiétude. De la sereine bienveillance. Pour qui vous prend-on ? « Pourquoi interpeller qui ne peut plus entendre et n’a plus de voix pour répondre ? "
Shoshana Rappaport-Jaccottet, textes courts, déniché ici.
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