Il aura suffit d'une anecdote pour comprendre. Ton envie de jouer, cette envie dévorante comme une passion. Et cet adulte qui te casse en deux. Psychiquement. Va jouer avec les bébés, il t'a dit. Tu as pris sur toi. Tu as pleuré. Tu n'as pas compris. Le soir, j'ai essayé de t'expliquer. Par principe, j'ai essayé d'être solidaire de ton entraîneur qui fait ce que je n'aime pas. Il formate à la compétition. Vous êtes des enfants, des poussins. Déjà on te ligotte, on te place, on te brime. Sache que j'avais juste envie de lui péter la tronche. Mais voilà, mon fils. Ton papa ne mange pas de ce pain là et crois-moi, parfois, il en souffre.Il aura suffit que ce détail de la vie te tombe dessus pour que je ressente fort, trés fort, toute la vanité de nos temps dits modernes ou contemporains. On ne badine avec l'envie d'un enfant. Je n'ai pas été solidaire. Mais lâche.
La larme à l'oeil, tu es allé te coucher. C'est moi qui, poings serrés, avait envie de pleurer. Eh oui, mon fils, parfois, les parents ont envie de pleurer. Ils sont comme toi tu l'étais ce mercredi-là : impuissants, pétris d'un lourd et profond sentiment d'injustice, face à l'incompréhensible. C'est toi qui m'a fait la leçon à mesure que j'essayais de te faire passer la pilule. Tu lui en voulais, point. Je n'avais aucune bonne raison à te fournir pour justifier le passage de pilule. On croit que cela s'appelle la cour des grands. Je parlerais plutôt du bal des ombres. Tu sais, ça me fait chier que ton père soit un des participants. Tu peux me croire : c'est difficile de devoir aller tous les matins à ce bal et de vouloir continuer à essayer de t'éclairer. Les lampes allumées sont toujours seules dans le noir. -----
Je sais que tu as tout compris. Comme moi j'ai tout compris. Et pourtant...
Tu vis, tu as envie, et quelqu'un te casse, quelque chose te dit non, te dit tu dois. Je suis un bien piètre éducateur, face à cela. Je ne sais pas trop comment t'apprendre à évoluer là-dedans. Car je suis comme toi, au fond. J'ai envie de vivre. Plus que jamais. Mais pas comme ça, c'est sûr. Pas dans ce monde où nous même nous essayons de croire ce que l'on se fait croire.
Tu sais, je souffre en faisant les comptes. Ce que nous sommes, ce que nous ne sommes pas. Les additions, parfois, se multiplient et au final, ça fait des soustractions et surtout des divisions. Les hommes, on le dit, sont des loups pour les autres hommes. Des chacals. Je subis le monde dans lequel nous t'avons embarqués. Qèuand tu es né, la première chose que j'ai pensé, c'était : pardon.
Ce monde, que nous déruisons faute de savoir comment le construire, c'est le principe des nuisibles et des charognards, je me demande comment il sera pour toi. Et pour tes enfants. Tu vois comme moi ces adultes qui se recroquevillent dans leurs bulles, finissant par dresser des barrières, comme on calfeutre les fenêtres pour que l'air ne passe pas. Ces gens qui se disputent et qui ne se connaissent plus. Comme toi, je vois ces plus jeunes qui s'enferment malgré eux dans des jeux, des écrans, des portables. Autant de "progrès" qui éloignent l'homme de l'homme, distancent les âmes, tuent la parole. Les manques d'attention confinent à l'indifférence.
Comme toi, je m'ennuie dans ce bal des ombres qui rogne les ailes. Ce monde de la raison et de la déraison. Un "L" qui transforme l'arme en larme. Nous reste les yeux pour pleurer. Mais tu sais quoi, mon fils ? Eh bien on va se battre quand même ! Sur le terrain, comme au foot. On va se battre avec nos coeur, nos armes à nous. On va regarder le monde, droit dans les yeux. Par respect pour la vie. Par politesse envers la terre. On va lui montrer de quel bois on se chauffe, on va lui dire qu'un ciel lumineux c'est plein de lumières. On va allumer ces lumières. Cela n'empêchera pas d'accepter les ombres. Car tu sais quoi, mon fils ? On m'a toujours dit qu'il faut de tout pour faire un monde. Je pense que c'est vrai.
C'que vous en dites