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Des paroles qui s'éteignent

Ambiance sonore : Daniel Lanois, au travail.

Allez savoir pourquoi... Gamin, dans ma proximité, j'avais été marqué par deux trucs pouvant sembler anecdotiques de prime abord. Des petits riens. Il m'apparaît aujourd'hui que l'on peut finalement trés vite et de manière instinctive prendre conscience des choses et de leur vérité. Sentir les choses. Capter ce qui se trame. Sans les . On cavale ensuite derrière eux pendant des années mais l'on sait au fond de quoi il retourne.
Les deux choses en question ont été deux disparitions. Décès de métiers. L'homme remplacé par la machine au nom du progrès. -----
La première, ce fut dans les gares
l'arrivée des composteuses automatiques (je ne sais pas en fait si on dit comme ça...). Vous savez, ce sont ces bornes orange, situées avant l'accès aux quais, et qui font un clac trés fort quand on glisse le billet dans l'emplacement prévu (si bien sûr on met le bilet dans le bon sens).
Ce qui m'avait marqué, à l'époque, c'était le fait qu'un boulot fait par des femmes et des hommes était remplacé par une sorte de robot.
La seconde, ce fut le départ à la retraite d'un monsieur qui, dans mon , me foutait un peu les jetons bien que c'était lui qui se déguisait en Saint-Nicolas pour distribuer des bonbecs aux enfants des écoles. Il était employé municipal. Il faisait plein de petites choses, distribuant le courrier pour le compte de la mairie, déboulant dans les rues avec un tambour pour claironner des avis à la population. Lors de sa retraite, il avait été annoncé qu'il ne serait pas remplacé dans ses fonctions. Réorganisation, ils disaient, les édiles. Là encore, l'enfant que j'étais s'étonnait que des métiers puissent disparaître, comme ça. C'est le progrès, disaient les plus anciens.
Plus tard, j'ai aussi connu cela dans la presse. Des types bossaient de nuit avec colle et cutters pour organiser les pages de journal. Hop, pfuit, tout pareil : en voie de disparition. L'ordinateur est si merveilleux...
Quelques dizaines d'années ont passé. Je mesure aujourd'hui que le "progrès" n'a cessé de chuinter des missions. Petit à petit, un peu partout, des femmes et des hommes ont vu claquer leur job pour cause de réorganisation, de modernisation, d'informatisation, j'en passe et des meilleures. Z'allez me dire, dans le même , plein d'autres métiers ont été créés. Pas faux. Mais ces métiers-là n'ont jamais été remplacés. Et ces métiers-là donnaient de l'humanité à la vie sociale. Oh, des échanges de rien du tout. Mais des échanges quand même.
J'ai le sentiment qu'aujourd'hui, on ne cesse de cavaler derrière ces métiers-là. D'auxiliaires en agents, d'animateurs en médiateurs : on s'essaie à remettre l'humain dans le fonctonnel. Des escouades de bac + 39 cogitent pour "recréer du lien ". Comme on réinvente l'eau chaude après l'avoir glacée. C'est comme un commerce qui ferme, un troquet qui meurt. Des paroles qui s'éteignent, remplacées par des formulaires.
Des années et des années que tout cela met en oeuvre sous mon pif. A chaque fois, c'est isolé, individualisé, banalisé, on n'y prête pas plus attention que cela.
Mais là où ça s'est compliqué, c'est que pendant ces 20 ou 30 années de délitement, d'érosion, des systèmes se sont mis en branle avec leurs grands aspirateurs qui aseptisent. Ils vont défendre leur bout de gras, c'est légitime. Faudrait pas que les hommes de ménage aspirent tout, non plus.

Version imprimable | Tranches de vie(s) | Le Samedi 07/04/2007 | 0 commentaires | Lu 1095 fois



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