À vol d'oiseau, les parents d'aujourd'hui paraissent de drôles de bêtes. Sur le chemin du sens, inquiètes, elles cherchent des repères. Leurs gestes saccadés, leurs yeux en alerte, rappellent les girouettes en quête de la direction du vent. Des bêtes égarées aux réflexes déconcertants et aux principes contradictoires, lasses de ne pas trouver un lieu de repos, de consolation où reprendre leur souffle. Des bêtes généralement dévouées au demeurant, quoique inconséquentes en face de leurs enfants.
Parents surprotecteurs et souvent aussi, parfaitement irresponsables et démissionnaires; géniteurs assoiffés de conquêtes, de réussites en tous genres et inévitablement avares du temps consacré à leur portée, à son élevage. À un moment ou à un autre, invariablement, un des parents vomit sa fatigue, claque un burn out ou une super déprime. Le rapport au travail est insensé et maladif. En cette fin de siècle glaciale, c'est le bouffe-tout par excellence, le vampire qui suce nos amours et nos familles pour nourrir son credo: productivité, compétitivité, consommation. Quand on se retrouve exclu du cénacle des travailleurs-consommateurs, on est mort socialement.
Bien sûr, il ne faut pas trop généraliser. La meute parentale ne peut être analysée comme un seul troupeau compact et homogène. Vingt pour cent des familles vivent des problèmes importants. Des problèmes de violence, d'abus, de mépris. De fugue, de drogue, de désir d'autonomie mal transmis ou mal reçu. Mais, comme dit le proverbe chinois «aucune famille ne peut accrocher cet écriteau à la porte de sa maison: Ici, nous n'avons aucun problème».
Le problème sans doute le plus récurrent des bêtes de ma génération est de ne pas avoir bien compris, ni bien enseigné, le sens des responsabilités, de l'effort, de l'autonomie respectueuse. D'avoir fait mine de choisir l'amour comme principe fondateur de nos relations et de lui accorder un intérêt de façade, englué de pensée magique. De drôles de bêtes, en effet, les baby-boomers. Baby-boomers malgré eux. J'insiste sur le malgré eux. Ils n'ont pas demandé à naître en 1950 en Occident capitaliste.
Actuellement, au nom du nécessaire conflit de générations à réactiver, on dit n'importe quoi à propos de cette génération bouc émissaire, on accuse pour se donner des airs de réfléchir. Nous sommes à l'ère des coupables. J'ai hâte, personnellement, que nous passions à l'ère des responsables: de nos amours, de nos familles, de notre travail, de la démocratie. On a tellement tendance à accuser la génération des baby-boomers de tous les maux et à l'amener à se braquer devant la mauvaise foi de l'attaque qu'on oublie que les parents malhabiles et malheureux qui s'y trouvent sont bien davantage victimes (et complices aussi) de l'époque que de leur incompétence personnelle.
Les parents d'aujourd'hui, de 30 ans comme de 50, doivent élever leur portée avec les valeurs dominantes qu'ils ont eu souvent la faiblesse de gober un peu rapidement parce qu'elles faisaient moderne. L'idéologie dominante... domine. Il faut un tempérament de saumon pour nager à contre-courant. Essentiellement, nous sommes ce que nous consommons, bien plus que la somme des liens sociaux ou affectifs de qualité que nous entretenons.
Comme toutes les générations à toutes les époques, les parents de ma tranche d'âge sont des êtres humains capables du pire et du meilleur. On leur en veut parce qu'ils ont voulu, au sortir de l'adolescence, «changer le monde» et n'ont réussi, dans le meilleur des cas, qu'à l'adoucir par endroits. Les enfants ne sont plus des êtres par essence à dresser, à éduquer dans l'humiliation et le silence. Les mères ne sont plus que des bobonnes qui carburent à l'abnégation et au don de soi mal digéré, des victimes complaisantes, les trois quarts du temps. Les pères ne sont plus les héros silencieux ou les justiciers du soir qui frappaient quand les enfants avaient dépassé les bornes maternelles, les supermen de pacotille. Les choses ont changé, là aussi. Les familles sont en évolution depuis cinquante ans au moins. Les parents des baby-boomers, eux-mêmes, avaient commencé à vivre en famille différemment de leurs propres parents.
Nous sommes à l'ère des parents mutants, c'est vrai, des familles en pleine révolution structurelle, bien sûr, mais surtout en quête de sens. La famille, comme la vie, n'a de sens que celui qu'on lui donne. Autrefois, la survie de chacun reposait sur le travail de tous, père, mère et enfants. Chacun y trouvait sa place, de gré ou de force, et son identité. Tous devaient contribuer à la pérennité de la famille, au bien commun. Le travail des uns pour les autres cimentait la solidarité familiale et fondait la sécurité personnelle des uns et des autres. Les plus jeunes trouvaient ainsi leur légitimité, leur façon d'impressionner leurs parents.
Aujourd'hui, la famille ne survit plus grâce au travail de tous pour elle. La plus grande activité des familles est de consommer ensemble. Et la pensée magique qui sous-tend la famille, c'est qu'elle durera tant et aussi longtemps que le ciment de l'amour tiendra. Les couples cèdent, une fois sur deux, après cinq ans de vie commune... On apprend à aimer actuellement. L'amour entre parents et enfants est un art difficile. Et j'ai la certitude aujourd'hui, que ce n'est pas le sentiment qui crée la viabilité de la relation, mais que c'est la qualité de la relation qui alimente le sentiment. Ce n'est pas l'intention qui compte, comme on nous disait, petits, c'est l'effort. Et l'effort, c'est du temps, de la patience, des contraintes, et le plaisir simple de l'avoir fait.
Trop de parents de ma génération, écoeurés par l'autoritarisme qui a empoisonné leur propre enfance, se sont leurrés en imaginant qu'ils pourraient éclipser le rapport à l'autorité. Ils ont improvisé des relations amis-amis avec leurs enfants: l'expérience prouve que c'est pur miroir aux alouettes. L'autorité parentale est vieille comme le monde, c'est l'autoritarisme qui est à proscrire. Les parents demeurent des bêtes responsables des plus jeunes, responsables des valeurs à leur transmettre pour qu'ils trouvent leur route. Les parents d'aujourd'hui ont des valeurs molles comme l'époque. Molles et froides. Notre paresse intellectuelle nous laisse croire que tout se vaut et se gagne sans effort. Quitte à abandonner sur le bord de la route les plus paumés, jeunes ou vieux, l'individualisme néolibéral laisse croire que c'est seul qu'on sauve sa peau, qu'on assure à sa peau un illusoire confort. Or, c'est l'âme qu'il faut réconforter, consoler, pas la peau.
Les familles heureuses existent bien sûr, et elles ont eu leur lot de difficultés, malgré les apparences. Généralement, elles ont à leur tête des parents capables de s'adapter de manière sensible aux caractéristiques particulières de leurs enfants, à leur façon de se mesurer à eux et à la vie. Bien plus, elles ont toujours à leur tête des parents qui n'ont pas craint de se tenir droit, souples mais fermes avec deux ou trois principes clairs. Oui, parmi les familles d'aujourd'hui, il y a des bêtes formidables. Des hommes et des femmes qui ne sont plus toujours un couple uni, qui vivent dans des univers séparés. Parfois, il n'y a qu'un parent qui fait l'élevage, généralement la mère. Mais pas toujours. Il y a encore des parents courageux, patients, qui savent marcher à contre-courant du troupeau. »
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